L'esprit marin de la méditerranée
Dans l'édition 2010 de Cabotages.Méditerranée, il est beaucoup question de sécurité et de responsabilité. Les bateaux, les équipements, la science de la météo…
Pour ouvrir ce chapitre qui ne se referme jamais, nous avons demandé à deux grands marins, un amiral de la Royale et un champion de voile, de nous dire ce qu’est pour eux l’esprit "marin" de la Méditerranée.
Nous retranscrivons ici la substance de leurs propos.
Mais commençons par une voix du passé récent, Jean-François Deniau, ancien ministre et académicien :
Jean François Deniau
, fondateur des Écrivains de marine, "voileux" de toujours : "DE VRAIS PÊCHEURS ET DE GRANDS MARINS"
« Bien que n’en étant pas originaire, j’ai lutté contre les appréciations peu flatteuses concernant son caractère maritime du style : "ce n’est pas une vraie mer", définition du pêcheur marseillais : "c’est le mari de la femme qui va chercher le poisson à la gare", « Sainte Vierge, protégez les marins qui sont au port, les autres qu’ils se démerdent" dit avec l’"assent" bien sûr.
Parce qu’il y a du soleil, on croit qu’il fait toujours beau. Mer à part, certes, mais mer capricieuse et d’une grande violence exigeant parfois plus de qualités maritimes que l’océan. Elle ne prévient pas. L’empereur Charles Quint a fait, à propos de ses dangers, l’une des plus belles remarques maritimes que je connaisse : "il n’y a que deux bons ports en Méditerranée, Carthagène et le mois de juin".
J’ai navigué à la voile (Ndlr : en Méditerranée) sur mon petit yawl Laërtes pendant plus de dix ans (…). J’ai rencontré de vrais pêcheurs et de grands marins. »
Extrait "Méditerranée" du Dictionnaire Amoureux de la Mer et de l’Aventure, Plon, 2002.
Vice-amiral d’escadre Yann Tainguy, préfet maritime de la Méditerranée : "LA CARTE POSTALE EST TROMPEUSE"
La Méditerranée a l’image d’une carte postale : des calanques à l’eau transparente, des plages, une mer bleue et calme… Vous ne verrez jamais ni Mistral ni coup d’Est. Curieusement, l’Atlantique des cartes postales a des vagues, du vent, des phares dans la tempête. L’image de la Méditerranée auprès de ceux qui viennent y naviguer pendant l’été – et ils sont plus nombreux qu’ailleurs – est la cause de bien des imprudences. C’est très préoccupant. De mars 2009 quand j’ai pris mes fonctions, à mars 2010, nous avons fait 2.600 interventions de sauvetage impliquant 5.800 personnes parmi lesquelles il y a eu 27 morts et 6 disparus. Un mort tous les dix jours pour la côte méditerranéenne française et la Corse.
Les causes sont de trois ordres qui se ramènent – presque – toutes à la question du temps du vacancier, essentiellement citadin, en tout cas pas marin.
Il veut profiter tout de suite : pas de préparation matérielle ou physique. C’est surtout vrai pour la plongée qui connaît de plus en plus d’accidents, non pas à cause des clubs, très professionnels, mais des pratiquants.
Il veut profiter le plus longtemps : la météo devrait imposer sa loi au calendrier des vacances, or c’est le contraire qui se produit. Les plaisanciers commettent des imprudences pour "être à l’heure".
Il veut aller vite : la vitesse, avec les grands yachts comme avec les jet-skis, les gens vont trop vite. Lors d’une opération "coup de poing" que nous avions menée dans la baie de Saint-Tropez, il y avait tellement d’infractions que nous n’avions pas assez de personnel pour verbaliser tout le monde !
Un gros travail de prévention à mener et ce travail – notamment grâce aux médias – doit être mené en amont, pour corriger l’idée que les gens se font de la Méditerranée.
Bruno Jeanjean, capitaine du port de Palavas, détenteur du Trophée Jules Verne : "IL FAUT DE GRANDES COURSES À LA VOILE"
Ici, c’est une mer casse-bateaux. La houle est courte, le vent violent et imprévisible en force et en direction. Il ne fait pas la prendre à la légère, c’est un fait que ceux qui naviguent régulièrement en Méditerranée ont compris.
Le plaisancier a des abris à peu près partout pour se mettre en sécurité. Mais la côte peut être un danger et il faut savoir s’en méfier, ce que les gens de la course au large savent paradoxalement très bien !
Quant à dire qu’il y a moins d’esprit "marin" en Méditerranée… je dirais que la voile est devenue un sport majeur pour les Bretons. Même en hiver, sur l’Atlantique comme sur la Manche, vous verrez tous les week-ends des bateaux sortir. Ici, regardez, un jour comme aujourd’hui (ndlr : début du printemps, soleil, force 4 de Nord-Ouest), on voit deux voiles dans toute la baie d’Aigues-Mortes. Si on retire les écoles de voile qui font sortir leurs élèves…
Pour arriver à donner une image et à créer un esprit marin, il faudrait qu’on puisse organiser en Méditerranée de grandes courses à la voile où de grands marins s’engageraient sur de beaux projets. Mais, pour l’instant, nous n’avons pas de course référente et que des petites organisations. Regardez l’image maritime que les villes atlantiques qui sont devenues les points de départ des grandes courses ont acquise !
Propos recueillis par Christophe Naigeon